La suppression du commissaire aux comptes (CAC) est souvent envisagée comme une décision pragmatique. Lorsque l’entreprise repasse sous les seuils légaux ou bénéficie d’une réforme réglementaire, le raisonnement paraît logique : pourquoi conserver une mission devenue facultative, perçue comme coûteuse et contraignante ? Pourtant, dans la pratique, supprimer son CAC peut s’avérer une erreur stratégique, aux conséquences parfois sous-estimées par les dirigeants.
Cette décision, qui semble rationnelle à court terme, peut fragiliser durablement la gouvernance, la crédibilité financière et la capacité de développement de l’entreprise.
Une décision souvent motivée par une vision court-termiste
Dans de nombreux cas, la suppression du CAC repose sur un raisonnement essentiellement financier. L’audit est vu comme :
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un coût fixe,
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une obligation administrative,
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un contrôle jugé redondant avec le travail de l’expert-comptable.
Lorsque la loi permet de s’en affranchir, la tentation est forte de considérer l’audit comme un luxe inutile. Cette lecture repose toutefois sur une vision partielle du rôle du commissaire aux comptes, réduit à sa seule fonction de certification.
Or, l’audit légal ne se limite pas à valider des chiffres passés. Il s’inscrit dans une logique beaucoup plus large de sécurisation et de gouvernance.
La perte d’un tiers indépendant dans la gouvernance
Supprimer son CAC, c’est avant tout renoncer à un regard indépendant et structuré sur l’information financière. Le commissaire aux comptes n’est ni un conseil, ni un exécutant. Il occupe une position singulière : extérieure à la gestion, mais intégrée à la gouvernance.
Ce rôle est particulièrement précieux dans les situations suivantes :
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sociétés avec plusieurs associés,
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entreprises familiales en croissance,
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structures en phase de transmission ou de recomposition du capital,
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organisations où le dirigeant concentre fortement les pouvoirs.
Sans CAC, l’information financière repose quasi exclusivement sur la direction. Cela peut renforcer l’efficacité apparente, mais aussi accroître les zones de fragilité, notamment en cas de désaccord ou de remise en cause ultérieure.
Une crédibilité affaiblie auprès des partenaires financiers
L’un des effets les plus fréquents – et les plus mal anticipés – de la suppression du CAC concerne la relation bancaire.
Même lorsque l’audit n’est plus légalement obligatoire, les partenaires financiers continuent d’y attacher une grande importance.
Dans la pratique, l’absence de comptes audités peut entraîner :
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des demandes d’informations plus nombreuses,
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des analyses de risque plus prudentes,
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des garanties renforcées,
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voire des conditions de financement moins favorables.
Certaines banques ne formulent pas explicitement l’exigence d’un CAC, mais l’intègrent implicitement dans leur analyse crédit. Le dirigeant découvre alors que le coût économisé sur l’audit est compensé par des exigences financières plus lourdes.
Un audit supprimé… mais remplacé par d’autres contrôles
Supprimer son commissaire aux comptes ne signifie pas supprimer le contrôle. Dans de nombreux cas, cela conduit à une multiplication de contrôles ponctuels et ciblés, souvent plus intrusifs et moins structurés :
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audits demandés par des investisseurs,
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revues indépendantes exigées par des banques,
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due diligences lors d’opérations stratégiques,
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attestations spécifiques récurrentes.
Ces interventions, souvent réalisées dans l’urgence, sont rarement coordonnées et peuvent s’avérer plus coûteuses et plus déstabilisantes qu’un audit légal régulier et anticipé.
Une exposition accrue du dirigeant en cas de difficulté
Un autre aspect fréquemment sous-estimé concerne la protection du dirigeant.
La présence d’un commissaire aux comptes contribue à démontrer que :
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l’information financière est contrôlée,
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les risques significatifs sont identifiés,
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et la gouvernance repose sur un dispositif structuré.
En cas de difficulté ultérieure (tensions de trésorerie, procédure collective, litige entre associés), l’absence de CAC peut être interprétée comme un manque de vigilance ou une gouvernance insuffisamment sécurisée.
Autrement dit, ce qui semblait être un gain de liberté peut devenir, a posteriori, un facteur aggravant dans l’analyse des responsabilités.
Une perte de prévention plutôt qu’un gain de souplesse
Le rôle préventif du commissaire aux comptes est souvent mal compris. L’audit ne crée pas les risques ; il les rend visibles.
En supprimant le CAC, l’entreprise ne supprime pas :
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les fragilités économiques,
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les risques opérationnels,
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les dépendances critiques,
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ou les incohérences comptables.
Elle supprime surtout un mécanisme d’alerte structuré, capable de signaler ces risques avant qu’ils ne deviennent critiques. Dans de nombreux dossiers, les difficultés apparaissent plus tard, mais de manière plus brutale.
Des conséquences stratégiques sur le développement
Pour une entreprise en croissance, la suppression du CAC peut également limiter certaines options stratégiques :
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ouverture du capital,
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levée de fonds,
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croissance externe,
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transmission ou cession.
Dans ces contextes, l’absence d’audit historique complique les opérations :
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allongement des délais,
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renforcement des diligences,
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remise en cause des valorisations,
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négociations plus tendues.
Beaucoup de dirigeants réalisent alors que réintroduire un CAC dans l’urgence est toujours plus complexe que de l’avoir maintenu en amont.
Le paradoxe économique de la suppression du CAC
Le paradoxe est le suivant :
👉 plus l’entreprise se développe, plus l’audit devient utile, même lorsqu’il n’est plus obligatoire.
Supprimer son CAC peut avoir du sens pour une structure très simple, peu endettée, sans enjeux de gouvernance ni perspectives de transformation. Mais pour une entreprise :
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en croissance,
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exposée à des partenaires externes,
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ou soumise à des enjeux de crédibilité,
cette décision peut s’avérer contre-productive.
Une décision qui devrait être stratégique, pas automatique
Le principal risque réside dans le caractère parfois automatique de la suppression du CAC. Dès que les seuils ne sont plus franchis, la décision est prise sans analyse approfondie des enjeux réels.
Or, maintenir un commissaire aux comptes relève moins d’une obligation que d’un choix stratégique de gouvernance. Ce choix doit être apprécié au regard :
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du modèle économique,
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du niveau de risque,
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de la structure de l’actionnariat,
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et des ambitions à moyen et long terme.
Supprimer son commissaire aux comptes peut sembler rationnel à court terme, mais constitue parfois une erreur stratégique aux effets différés.
En renonçant à l’audit, l’entreprise ne gagne pas toujours en liberté. Elle perd souvent en prévention, en crédibilité et en capacité d’anticipation.
L’audit légal n’est pas uniquement une contrainte réglementaire. Il est un outil de gouvernance, de sécurisation et de confiance, dont la valeur apparaît souvent… une fois qu’il a disparu.
Pour le dirigeant, la véritable question n’est donc pas « suis-je obligé d’avoir un CAC ? », mais plutôt :
👉 « ai-je intérêt à m’en passer ? »
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